Les systèmes d'écriture japonais
Les hiragana et katakana, que l’on appelle ensemble les kana, sont les deux syllabaires composant la langue japonaise. Avec les kanji, ce sont 2 des 3 systèmes d’écriture japonais. Cet article suit et complète l’introduction que j’avais écrite et que vous pouvez retrouver juste ici. Pensez donc à aller le lire pour avoir les bases avant de lire celui-ci !
Dans le premier article consacré aux systèmes d’écriture de la langue japonaise, nous avons vu dans les grandes lignes ce que sont les hiragana, les katakana, et les kanji. Je vais donc vous parler plus en détails dans cet article-ci de tous les systèmes d’écriture (pas seulement les 3 principaux) à l’exception des kanji que j’aborde beaucoup plus en détail dans cet article.
Pour bien comprendre pourquoi le Japon possède une langue avec plusieurs systèmes d’écriture, il est important de voir les origines de la langue écrite japonaise. Elles remontent à plus de 2000 ans et découlent d’échanges avec la Chine.
Cependant, même si l’on parle très souvent de « 3 systèmes d’écriture japonais », nous parlerons également des autres systèmes qui sont généralement moins évoqués : les lettres latines (rômaji) et les chiffres arabes (arabiasûji).
Les origines des systèmes d'écriture japonais
Aujourd’hui, le nombre de langues existant sur Terre fait l’objet de diverses estimations mais il semble y avoir un consensus aux alentours des 7000. Cependant, on estime à environ 400 le nombre de langues disposant d’un alphabet, ce qui montre que les langues sans alphabet sont nettement plus nombreuses. Cela pose au passage la question de comment une langue peut-elle se doter d’un alphabet ? On peut envisager deux méthodes :
- en créer un nouveau ;
- emprunter des caractères déjà utilisés dans une autre langue (la plupart des langues disposant d’un alphabet ont créé leur système d’écriture ainsi)
Vers les IVe et Ve siècle, des noms de lieux et de personnes ont commencé à être gravés sur des épées et des miroirs en cuivre fabriqués au Japon, et ces caractères ont enfin été reconnus comme une écriture et ont commencé à être utilisés. Il a toutefois été suggéré que des Étrangers auraient pu participer à la fabrication de ces objets.
À l’époque de Nara (710-794), le bouddhisme a connu un essor considérable. Le lancement de la construction du Grand Bouddha du temple Tôdai à Nara par l’empereur Shômu (724-749) en est un projet emblématique, mais parallèlement, un vaste projet de copie de sutras a également été mené. Des ateliers de copie de sutras furent créés par l’État, où des shakyô-sei (copistes) se chargeaient de transcrire les textes sacrés écrits en caractères chinois.
Les Japonais ont appris à écrire en associant des kanji ayant la même signification que leurs propres mots. Cependant, les kanji, qui provenaient à l’origine de la langue chinoise, présentaient des limites pour transcrire la langue japonaise. Les Japonais ont donc décidé de dissocier les kanji de leur signification d’origine pour n’en emprunter que la prononciation. Il s’agit là d’une représentation des sons japonais à l’aide de kanji, ce que l’on appelle des ateji. C’est ainsi que sont nés les « Man’yôgana » (utiliser les kanji sans tenir compte de leur signification mais plutôt de leur phonétique).
Cependant, certains caractères Man’yôgana avaient une forme complexe, et comme plusieurs caractères chinois étaient attribués à un même son, il en existait de nombreux types. C’est donc pour faciliter tout cela que sont nés les hiragana et les katakana (les deux syllabaires que l’on utilise avec les kanji en japonais).
Les hiragana se sont formés sur la base de l’écriture cursive (lorsque l’on écrit à la main donc), alors que les katakana se sont eux basés sur une partie du sinogramme d’origine. Les deux tableaux ci-dessous montrent cette création avec les kanji d’origine en haut, le résultat que l’on connaît aujourd’hui en bas, et la base d’inspiration de chaque caractère en rouge.
On peut donc grossièrement dire que tout ce qui précède l’époque de Nara était « l’époque des caractères chinois » et que tout ce qui lui succède est « l’époque du japonais » comme on le connaît aujourd’hui.
Les kana
À l’époque, les 2 syllabaires que sont les hiragana et les katakana étaient utilisés dans des domaines différents. Les premiers étaient surtout utilisés dans les milieux privés comme l’écriture de lettres, de poèmes et autres écrits du genre alors que les seconds servaient surtout dans les milieux religieux.
Étant donné que les femmes n’avaient accès à aucun poste ni à la cours (où les kanji étaient toujours présents), ni dans le domaine religieux, elles n’avaient accès qu’aux hiragana. C’est pour cela que ce syllabaire est parfois appelé « écriture des femmes ». À l’inverse, les katakana sont eux appelés « écriture des hommes » vu qu’uniquement des hommes officiaient au sein des milieux religieux.
Le « Tosa Nikki » (Journal de Tosa), rédigé vers 935 par l’homme Kino Tsurayuki est un exemple bien connu symbolisant le lien profond entre les hiragana et les femmes. Rédigé sous forme de journal intime pour raconter son voyage de retour de Tosa (actuelle préfecture de Kôchi) où il était en poste, vers la capitale de Kyôto, il a été écrit en hiragana du point de vue d’une femme au service de Tsurayuki.
On considère que l’apparition et la diffusion des caractères kana ont constitué l’événement le plus important et le plus révolutionnaire dans l’évolution de la culture japonaise. Cela a non seulement permis l’épanouissement de la littérature féminine, mais a également conduit à un essor considérable de la littérature nationale. C’est précisément parce qu’il est devenu possible d’exprimer les sentiments subtils des Japonais que des chefs-d’œuvre qui nous sont parvenus jusqu’à aujourd’hui ont vu le jour.
Le développement des kana a non seulement permis de bâtir une riche culture aristocratique, mais a également conduit à une large diffusion de la lecture et de l’écriture parmi le peuple. Par exemple, le fait de pouvoir consigner les chants populaires tels qu’ils étaient récités à haute voix (kôshô) n’aurait pas été possible sans la naissance de ces caractères.
Les autres systèmes d'écriture japonais
Les rômaji
Ce système d’écriture transcrit la prononciation du japonais à l’aide des caractères latins, ou romains d’après son nom. En effet, rômaji signifie littéralement « caractère de Rome/Romain ». Ce sont les caractères qui étaient utilisés dans la Rome antique, mais aujourd’hui, ce sont ceux qui sont le plus utilisés au monde, comme par exemple en français et en anglais. Petite anecdote, il paraît que si l’on écrit rômaji en kanji, cela donne 羅馬字 (qui signifie exactement pareil, les deux premiers caractères étant les kanji de la ville de Rome et le dernier étant le kanji de « caractère »).
Tout mot provenant du japonais que l’on utilise au quotidien peut en soi être considéré comme un rômaji. Par exemple lorsque l’on dit « j’adore les sushi », techniquement on utilise la lecture rômaji de sushi en japonais (寿司, すし). Son utilité est claire : permettre de donner la lecture d’un mot à tous ceux qui ne parlent pas japonais. Cela permet notamment de grandement faciliter l’apprentissage des étrangers.
C’est apparemment à l’époque Muromachi (1336-1573) qu’ils auraient commencés à être utilisés au Japon. On dit que cela remonte à l’arrivée au Japon du missionnaire catholique François Xavier, venu du Portugal. Après avoir appris le japonais, il a mis au point une orthographe appelée « rômaji à la portugaise », basée sur le portugais. Par la suite, les échanges entre le Japon et les Pays-Bas se sont intensifiés, ce qui a conduit à la création de la « méthode rômaji néerlandaise », basée sur le néerlandais. Cependant, il semblerait que seuls quelques rares érudits utilisaient ces méthodes.
À l’époque Edo (1603-1868), l’anglais s’est répandu au Japon suite à l’arrivée du commodore Perry et de ses navires noirs (ce qui a abouti à la restauration Meiji en 1868 et à l’ouverture des frontières du pays au reste du monde). Puis, James Curtis Hepburn, un médecin et pasteur américain, est venu au Japon et a rédigé le dictionnaire japonais-anglais « Wa-Eigo Rinshûsei » en utilisant une transcription rômaji basée sur l’anglais. Il comporte des entrées en rômaji accompagnées de leur transcription en katakana et en kanji, ainsi que la signification des mots indiquée en anglais. Ce serait le premier dictionnaire rédigé en anglais, en rômaji et en japonais.
Le « système Hepburn » tire son nom de James Curtis Hepburn dont nous avons parlé un peu plus haut et se caractérise par une prononciation des consonnes à l’anglaise et des voyelles à l’italienne.
Mais certains estimaient que la « méthode Hepburn », trop proche de la prononciation anglaise, ne convenait pas pour transcrire le japonais. À l’époque Meiji, le physicien Tanaka Tate Aikitsu aurait donc mis au point la « méthode japonaise », basée sur la prononciation du japonais, mais là encore, le problème inverse s’est posé. Les professeurs d’anglais et autres se sont farouchement opposés au passage du système Hepburn, proche de la prononciation anglaise, au système japonais, et le débat sur lequel des deux utiliser s’est poursuivi.
En 1937, afin de mettre un terme à ce problème, les deux systèmes ont été unifiés, donnant naissance au « système Kunrei ». Le tableau ci-dessous présente les règles unifiées avec la méthode Hepburn à gauche, la méthode japonaise à droite, et la méthode Kunrei au milieu.
Au final, cette méthode n’a tout de même pas été acceptée par ceux qui s’opposaient farouchement à l’abandon du système Hepburn car il intégrait de nombreux éléments du système japonais.
En 1954, le gouvernement japonais a officiellement adopté le système Kunrei comme orthographe officielle des rômaji, mais pourquoi ces deux systèmes coexistent-ils encore aujourd’hui ? Lequel est considéré comme correct à l’heure actuelle ?
Les Japonais apprennent généralement le système Kunrei à l’école primaire, mais une fois adultes, beaucoup de gens utilisent le système Hepburn. Le système Hepburn semble donc être la version préférée dans la vie quotidienne. Même si le gouvernement a officialisé la version Kunrei, il utilise lui aussi le système Hepburn régulièrement comme dans des noms de gares et de lieux par exemple.
Les arabiasûji
Quand on compte « 1, 2, 3 », tout le monde, partout dans le monde, nous comprend. En anglais, on dit « one, two, three », en français, « un, deux, trois », etc… Même si les mots diffèrent, la forme des chiffres (1, 2, 3) reste la même.
En d’autres termes, les chiffres constituent la seule langue qui ne nécessite aucune traduction au monde. C’est ce que l’on appelle les « chiffres arabes » (arabiasûji) et ils constituent aujourd’hui un format commun à toutes les civilisations.
Les chiffres arabes constituent le système de notation numérique standard moderne, composé de dix symboles allant de 0 à 9. Les chiffres que nous voyons sur nos smartphones, les panneaux d’affichage, les devises, les données : tout est unifié sous cette forme. Mais voici ce qui est intéressant : les chiffres arabes ne sont pas nés dans un pays arabe.
En réalité, leurs racines se trouvent en Inde. Vers le VIIe siècle, des mathématiciens indiens ont inventé le zéro, qui a ensuite été perfectionné et traduit par des érudits du monde arabe.
Si l’on remonte aux origines des chiffres, on aboutit à la civilisation mésopotamienne, il y a environ 5 000 ans. À cette époque, l’écriture en était encore à ses balbutiements. Les gens comptaient leur bétail et leurs céréales à l’aide de marques gravées sur des tablettes d’argile. Compter est un instinct vital et il s’est peu à peu transformé en culture, puis en science, avant d’évoluer vers un code commun à toute la civilisation : les chiffres arabes.
Ce n’est qu’au XIXe siècle, lorsque les grandes puissances occidentales ont commencé à s’implanter sérieusement en Asie, que les chiffres arabes européens se sont imposés dans la sphère culturelle des caractères chinois.
Les mathématiques étudiées aujourd’hui au Japon relèvent principalement du système de calcul occidental, appelé yôsan. En revanche, de la fin de l’époque d’Edo jusqu’au début de l’ère Meiji, on utilisait au Japon le wasan (« calcul japonais »), qui faisait appel au boulier.
Le début de l’ère Meiji a été marqué par une occidentalisation fulgurante dans tous les domaines. Cependant, selon la Société mathématique du Japon, le wasan n’a pas été soudainement supplanté. Il semble plutôt que le yôsan se soit introduit et développé en s’appuyant sur les fondements déjà établis par le wasan.
Les chiffres arabes, qui sont arrivés en même temps que le yôsan, se sont rapidement répandus, aidés en cela par la création d’écoles primaires dans tout le pays.
Dans le cadre d’une politique privilégiant le calcul écrit occidental au détriment du calcul japonais au boulier, celui-ci fut brièvement interdit dans l’enseignement (vers 1872). Mais le boulier était profondément ancré dans tous les aspects de la vie quotidienne. On en arriva même à une situation où l’on menaçait de renvoyer les élèves de l’école s’ils refusaient d’utiliser le boulier !
Il est certain que le boulier est un excellent outil de calcul. Si la politique d’enseignement des mathématiques occidentales se poursuit encore aujourd’hui, le boulier a lui aussi survécu. À l’ère Reiwa (2019-), les cours de boulier seraient d’ailleurs à nouveau en vogue.
Conclusion
Les systèmes d’écriture japonais sont riches en histoire, et ont donc subit de nombreuses modifications au fil du temps. Suivant les besoins de la société ainsi que les changements culturels avec notamment l’arrivée des Occidentaux au XIXème siècle, la langue japonaise n’a cessé d’évoluer pour devenir celle que nous connaissons aujourd’hui.
La langue japonaise, grâce à ses différents systèmes d’écriture, permet de s’adapter et de se moduler au gré des besoins. Les kana tout d’abord sont nés des sinogrammes venus de Chine. Puis, avec l’ouverture des frontières aux pays étrangers, il a fallu s’adapter et c’est ainsi que les lettres romaines et les chiffres arabes ont commencé à être utilisé au Japon.
Et qui sait ? Peut-être que dans un futur plus ou moins proche, un nouveau système d’écriture viendra s’ajouter à ceux existants et révolutionnera cette langue.
Nous n’avons pas abordé les kanji dans cet article car cela aurait été bien trop long, mais je vous en parlerai dans un autre article d’ici peu ! Et bien sûr, si vous souhaitez débuter ou continuer votre apprentissage de manière structurée et ludique, je serais ravie de vous y aider via ma formation en ligne.
À propos de l'auteure
Marion, passionée du Japon qui propose des formations de japonais en ligne ainsi que des voyages au Japon.
